Grandeur et misère des chanceliers Hollande et Fillon

L’organisation et le fonctionnement des institutions allemandes sont antinomiques du système français. Une courte politique-fiction pour tout comprendre.

Imaginez un peu…

A la fin de l’année 2015, la victoire de Valérie Pécresse à la tête de la région Ile-de-France, bastion de la social-démocratie française, est un séisme politique. Le président de la République, François Hollande, est contraint de convoquer des élections anticipées pour raffermir son autorité. Il est opposé à François Fillon, qui a réussi à écarter ses concurrents Nicolas Sarkozy et Alain Juppé à la faveur d’une affaire de financement occulte de la vie politique.

Le chef de l’État éprouve la plus grande difficulté à convaincre l’opinion du bien-fondé de sa politique de l’offre. Il peine notamment à défendre sa mesure-phare, le CICE, qui vise à restaurer les marges des entreprises pour leur permettre d’investir et d’embaucher. Il est vrai que ces mesures ne produiront leur effet qu’à moyen terme, et que la France est enkystée dans un chômage de masse qui lui vaut d’être surnommée « l’homme malade de l’Europe ».

Par ailleurs, la politique du gouvernement est décriée par l’aile gauche du PS comme « anti-sociale », et la base militante du parti voit désormais François Hollande comme un traître. Il faut ajouter que la désignation de l’ancien DRH de PSA pour concevoir la réforme de l’assurance-chômage, dont les conditions d’accès se sont drastiquement durcies, n’a pas été perçue comme une simple faute de goût, mais comme une provocation. Quant aux dérogations au Smic pour les recrutements de chômeurs de longue durée, ça a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase.

Cela fait déjà un an que Benoît Hamon et Arnaud Montebourg ont claqué la porte du parti. Trop, c’est trop ! Ces vieux compagnons de route du Président se sont alliés avec ce qui restait du communisme pour former un nouveau parti, appelé sobrement « La Gauche ». C’est sous la poussée conjointe de cette nouvelle formation et des Verts que le PS réalise son score le plus bas de toute l’après-guerre, cédant la première place aux Républicains emmenés par François Fillon.

Ceux-ci n’ont guère de quoi pavoiser : leur propre résultat est historiquement bas sous l’effet de la dispersion des candidatures, si bien qu’ils ne sont pas en mesure de gouverner seuls avec leur allié traditionnel, les Libéraux-démocrates dirigés par Jean-Christophe Lagarde. La gauche et la droite classiques doivent se résoudre à gouverner ensemble. Une longue période de tractations s’ouvre afin de négocier un « contrat de coalition ». Se sachant mort politiquement mais fier du travail accompli, François Hollande se retire de la vie politique. Il entre au conseil d’administration du pétrolier saoudien Aramco et laisse à ses camarades le soin de gouverner avec Les Républicains.

Et ça marche ! Dès l’année suivante, la croissance repart en flèche et le chômage baisse. François Fillon a éliminé les barons des grandes régions (Xavier Bertrand dans le nord, Laurent Wauquiez dans la région lyonnaise) et possède désormais une mainmise totale sur son camp politique. Il est réélu avec un meilleur score que lors du scrutin précédent, et son parti peut gouverner cette fois avec ses traditionnels alliés libéraux, malgré la récession consécutive à l’épidémie de Covid-19. La bourse de Toulouse a pris un sacré bouillon mais le pays renoue avec la croissance dès l’année suivante, et le chômage de masse est vaincu.

Le président de la République admet cependant que son gouvernement a en partie récolté les fruits du travail de ses prédécesseurs, et que les réformes courageuses de François Hollande contribuent au succès actuel. La France reprend progressivement sa place de leader au niveau européen, nommant ses ressortissants aux postes-clés de l’UE, devenant le principal bénéficiaire des programmes d’investissement, dominant les conseils européens avec ses alliés belges, italiens et espagnols.

François Fillon décide brusquement d’interrompre le programme nucléaire français et de convertir le pays au tout-renouvelable en dix ans. Il l’annonce lors d’une conférence de presse commune avec Cécile Duflot, ce qui provoque la colère de ses partenaires de coalition socialistes qui n’avaient même pas été prévenus pour l’occasion.

C’est en réalité sur le front intérieur que le chef de l’État connaît le plus de difficultés. Ses ambitieuses réformes de l’Union européenne, visant à instaurer un véritable fédéralisme budgétaire, se heurtent à une fronde de son propre parti au Parlement. La fraction Les Républicains à l’Assemblée nationale reflète fidèlement l’opinion publique, qui estime que la France n’a pas à distribuer les fruits de sa prospérité à des États moins bien gérés. La cour constitutionnelle de Perpignan invalide régulièrement l’adoption des nouveaux traités. Les élections régionales, qui se déroulent à un rythme ininterrompu (trois à quatre scrutins par an, à différentes périodes de l’année), modifient constamment les équilibres politiques au niveau national, ainsi que la composition du Sénat.

D’aucuns déplorent une centralisation rampante qui fragilise les compétences des régions dans le domaine éducatif, de la politique énergétique ou encore de la sécurité. Mais c’est surtout la politique migratoire qui provoque la rupture avec une partie de la base électorale des Républicains, qui s’est durcie à la suite d’une série d’attentats dans plusieurs villes du pays.

Une nouvelle formation politique, Alternative pour les Français, émerge en quelques années. Elle réalise des scores élevés aux élections régionales et fait une entrée fracassante au Parlement national en 2027, devenant la troisième force politique du pays. Ce phénomène ébranle la classe politique, qui repose sur le consensus selon lequel il ne doit rien exister de significatif à droite des Républicains.

François Fillon éprouve une extrême difficulté à former une coalition. Pour la première fois, l’image de garant de la stabilité des institutions dont il jouit apparaît fragilisée. Il est évidemment exclu pour lui de gouverner avec Alternative pour les Français, surtout après un défilé de jeunes nationalistes qui a failli tourner à l’émeute à Colmar. Mais le PS, qui depuis 2023 gouverne à nouveau avec la droite au niveau national, est lassé de devoir assumer une politique qu’il ne contribue que très partiellement à définir. Ce sera donc sans eux.

Dès lors, la solution pour François Fillon consisterait à conclure un accord de coalition avec les Verts et les Libéraux-démocrates, même s’il sait que les socialistes profiteront de leur statut d’opposant pour regagner les faveurs de l’opinion. Mais les positions antagonistes des écologistes et des libéraux sur la politique européenne, la fiscalité ou encore le glyphosate empêchent de former une nouvelle coalition, après plusieurs semaines de tractations intenses. C’est donc la mort dans l’âme, après plusieurs mois de quasi vacance du pouvoir, que le PS et les Républicains se résignent à former une nouvelle « grande coalition » dont ni eux ni leurs électorats respectifs ne veulent plus. Alternative pour les Français devient la première force d’opposition parlementaire.

La dernière mandature est terne, entre l’usure de la figure présidentielle et l’incapacité collective à imaginer l’après. La question de la succession s’annonce d’ailleurs délicate. Rachida Dati, l’ancienne ministre de la Défense qui représentait une menace pour François Fillon, a été exfiltrée de Saint-Étienne (où le ministère est installé) à Bruxelles pour prendre la tête de la Commission européenne. Un temps pressenti, le nouveau ministre de la Défense et président du parti, Bruno Le Maire, renonce lui aussi à briguer le poste. Certains jeunes présidents de région fourbissent leurs armes. Les Républicains sociaux, parti-jumeau des Républicains dans la région libre de PACA, menacent de présenter une candidature dissidente.

Tandis que les socialistes sont durablement affaiblis et que l’Alternative pour les Français est solidement installée dans le paysage politique, certains voient dans les Verts une force capable d‘incarner l’après-Fillon. Leur ancrage dans de nombreuses collectivités, leur popularité auprès des jeunes et leur expérience réussie à la tête de la région Occitanie plaident en leur faveur. Ils pourraient en tout cas succéder aux Libéraux-démocrates dans le rôle du « faiseur de roi » : en 1981, ces derniers avaient provoqué la chute du président Giscard d’Estaing par une motion de censure à l’Assemblée nationale. Ce renversement d’alliance en faveur du PS avait marqué le début de la longue présidence de François Mitterrand.